vendredi 13 janvier 2017

Trafiquants d'âmes 7.01


7


Miaou !
Alors que je creuse, le chat me tourne autour et joue avec la ceinture de mon pyjama. La terre crisse sous la pelle puis glisse et craque quand je la jette hors du trou. Un arbre me cache les étoiles, mais je sens sur moi le regard scintillant d'Emma la Blonde et l’œil ténébreux du revolver de Lucas. Je grelotte, pourtant je transpire : creuser me réchauffe. La pelle va et vient, crisse, glisse, craque, crisse, glisse, craque, et de la corne se forme sous mes doigts, et de la poussière s'introduit dans mes pores.
Miaou !
Le chat gratte la terre avec frénésie et y déterre une salamandre. Ils se crachent dessus, se courent après, sortent de la fosse, y reviennent, ignorent ma pelle, tournent autour de mes jambes, nues. Je suis nue, recouverte de terre, je deviens la terre, et je creuse, la pelle va et vient, crisse, glisse, craque, crisse, glisse, craque, et des vers de terre s'entortillent, et l'amas de terre devient une sorte de golem qui n'attend que mon ordre pour se mettre enfin en marche.
Miaou !
Le chat se plante devant moi, la salamandre joue avec la pelle, la mordille, saute dessus, et l'empêche de creuser. Je la retire de la terre, et la brandis pour me débarrasser de l'amphibien, mais leste et agile, il court vite et évite chaque coup. Le chat, excité par ce drôle de jeu, bondit partout, sur mes épaules, au fond du trou, sur le tas de terre qui s'effondre et enterre mes pieds.
Miaou !
Le chat grimpe sur l'arbre qui n'est plus un arbre mais une immense pierre tombale, de 36 étages exactement, 36 étages d'épitaphes, Ci-gît mon bon papa qui se complaisait dans le chagrin, Ci-gît ma petite maman inconnue fauchée bien trop jeune et bien trop belle par un sombre inconnu, Ci-gît Lucas le ténébreux qui aimait les jeux dangereux, Ci-gît Maria-Magdalena qui s'est brûlée en mangeant une vengeance bien trop chaude, Ici gît Camille –
— Non, ça ne me regarde pas !
Je hurle et balance ma pelle contre la pierre tombale qui n'est pas si grande après tout, et le chat se jette dessus et crache pour attirer mon attention, il se lèche le cul sous le regard amusé de la salamandre à qui il envoie un coup de patte bien placé sur le haut de sa tête visqueuse d'amphibien.
« Miaou ! Je ne me lèche pas le cul, tu rêves ma petite fille. »
Le chat parle comme si miauler n'était plus assez bien pour lui et il m'appelle petite fille parce que je suis une petite fille et je suis dans mon lit et des dizaines de Oui-Oui roulent sur mon pyjama avec leur petite voiture jaune et bleue et rouge, et mon nounours me protège de la nuit effrayante et du chat et de la salamandre qui se battent gaiement sur la couette rose qui aurait été bleue si j'avais été un garçon mais qui est rose parce que je suis une petite fille.
« Miaou ! Ne te réveille pas, ma petite fille, dors ! »
Et je dors. Le nounours qui a peur s'agrippe à moi, il a peur de la nuit, il a peur du silence, il a peur du chat, ce n'est pas normal un chat ici, mais après tout, qu'est-ce qui est normal et qu'est-ce qui ne l'est pas en ces lieux, et puis, de toute façon, il ne va pas nous tuer, ça c'est sûr, et j'ai la tête qui tourne, je veux me réveiller, je veux juste me réveiller.
« Miaou ! Je te préférais quand tu creusais, ma petite fille ! »
Alors je creuse, mais je ne suis plus une petite fille, je suis une femme maintenant, et je creuse la tombe des gens que j'ai aimés, qui m'ont aimée, et j'écoute le chat qui parle, comme s'il était trop snob pour miauler encore. Il me semble que la salamandre parle aussi, à moins que ce ne soit le sifflement du vent dans les branches des arbres alentour.
« Miaou ! Alors comme ça tu as vendu ton âme, ma toute belle ? Et à qui as-tu vendu ton âme ? À qui as-tu cru vendre ton âme, ma toute belle ? »
La salamandre s'y mêle et arrête de jouer avec la pelle et avec la terre et avec les vers de terre et susurre d'une voix mesquine et fluette « oui, parce que c'est bien beau tout ça, mais ça fait des siècles que je ne les achète plus, les âmes, petite fille ».
Et je suis de nouveau une petite fille, allongée dans mon lit. Je grelotte. Le nounours s'est caché sous le lit. Je crois que je crie, mais si mon papa ne vient pas c'est que je ne crie pas. Le chat avance à tâtons sur la couette qui perçoit à peine le mouvement, approche la tête de la mienne et la glisse dans mon cou.
« Miaou ! N'aie pas peur, ma toute belle, ma petite fille. »
Quelque chose tourne autour de ma jambe. Je suis terrifiée, c'est froid et visqueux, ça glisse sur mon corps. C'est la salamandre qui s'extirpe de sous la couette et qui me mordille l'oreille.
« Je te trouve bien gentil, le chat, mais avec ces histoires d'âmes qui s'envolent, se perdent, s'achètent, se vendent, je te raconte même pas la panique ! »
Le chat crache vers la salamandre qui recule de quelques centimètres, puis il frotte ses moustaches contre mes cheveux, renifle mes yeux, lèche mon nez.
« Miaou ! N'aie pas peur, ma petite fille, trouvez vos âmes, et rendors-toi ma toute belle, tu rêves. »

« Miaou ! Cherche le détective privé ! »
Je poussai un cri inaudible qui me réveilla dans la lumière bleutée de la chambre. La nuit avait soufflé sur mes rêves qui s'étaient envolés, légers comme des plumes bleues.
« Miaou ! Cherche le détective privé ! »
Des plumes bleues décrivaient des tourbillons lents dans le souffle de la nuit, et le chat, rapide et agile, les chassait en de multiples bonds.
Ici gît Cami –
« Miaou ! Tu dors encore ma toute belle, il est temps de te réveiller ! »

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