mardi 17 avril 2018

Trafiquants d'âmes 3.03

3

Tout le long de la route qui nous menait à l'appartement de Tom, Caleb ne cessa de parler, de tout, et surtout, de rien. Bientôt, une impasse saturée par toutes les saletés qu'un petit ruisseau peinait à entraîner jusqu'à la bouche d’égout nous accueillit. Des odeurs de poubelle et d'urine froncèrent nos narines et dessinèrent des grimaces sur nos visages. Des rafales de vent soulevaient des sacs plastiques qui gonflaient dans le ciel et encombraient les gouttières, ou s'accrochaient sur les rambardes rouillées des balcons.
— T'es une vraie pipelette, toi !
Maria-Magdalena balança un de ses regards sombres à Caleb. Il ne se vexa pas, mais se tut face à la porte d'entrée de l'immeuble. Il la poussa : elle n'était pas fermée. Puis il suivit les instructions de Tom et étudia les boîtes aux lettres. Sur la deuxième, aucune étiquette ne désignait le destinataire. Par précaution, il appuya sur un interrupteur et une sonnerie retentit dans l'appartement, le second du rez-de-chaussée. Il n'y eut aucun mouvement. Il insista, puis frappa. Toujours rien.
Alors il s'agenouilla et sortit de la poche arrière de son pantalon une petite tige en métal qui ressemblait à un pied de biche miniature, « un crochet, ça s'appelle un crochet ! » précisa Caleb tandis que Maria-Magdalena surveillait la rue, et moi les escaliers. Il tritura la serrure quelques secondes et un déclic nous invita à le rejoindre.
Rien n'avait bougé dans l'appartement depuis que j'en avais rêvé, comme si personne n'y était venu depuis l'explosion. Même la vaisselle dans l'évier n'avait pas été faite ; des assiettes y étaient empilées et une odeur de pourri et de rance s'en échappait. Ici un fond de whisky avait durci et noirci dans un verre, là de la graisse maculait encore une casserole. Je saisis la première assiette et la lâchai aussitôt. Dessous, trois cafards gros comme mon pouce se partageaient des restes de nourriture. Ils prirent peur et se faufilèrent plus bas dans la pile. Ils n'étaient pas seuls : ça grouillait là-dessous. Dans un spasme qui souleva mon estomac, je m'écartai de la cuisine : sur les visages de Caleb et de Maria-Magdalena se lisaient le même dégoût. La table de la salle à manger accueillait ses invités arborant diverses carapaces autour de plusieurs pots de yaourt à peine entamés et désormais fermentés, de tartines de miel croqués mais jamais terminés, des assiettes de frites séchées qui avaient été abandonnées à côté d'un mélange de Ketchup et de mayonnaise immonde.
— Fuck ! C'est une vraie porcherie ici ! À croire que personne y a foutu les pieds depuis qu'il a passé l'arme à gauche !
— C'est possible que personne ne se soit rendu compte qu'il était... qu'il avait disparu ?
— Je sais pas, Lauren, mais ça m'en a tout l'air. Caleb, tu vérifies la boite aux lettres ?
Il revint avec une dizaine de lettres et une trentaine de prospectus publicitaires.
— J'ai bien l'impression qu'elle a raison.
L'affliction baissa nos épaules et ferma nos lèvres durant quelques secondes. Comment allait-on pouvoir annoncer à Tom que personne ne s'était inquiété pour lui depuis sa mort ? Caleb trouva une solution : nous garderions le silence. Tout simplement. J'en pleurais presque, de honte, de peine, et du coin de l’œil, je vis que Maria-Magdalena aussi. Caleb, lui, trouva un avantage à cette situation au lieu de s'en apitoyer.
— Nous aurons tout le temps de fouiller sans personne pour nous déranger. Alors, Lauren, qu'est-ce qu'on cherche ?
      Je me frottai les yeux et ravalai mes larmes.
— Aucune idée, mais nous devrions jeter un œil à la cave.
La porte n'avait pas été réparée et elle reposait contre un mur fissuré. Caleb appuya sur l'interrupteur mais aucune ampoule ne s'alluma.
— Il ne doit plus y avoir de courant. Il faut trouver une lampe-torche, sinon, impossible d'y descendre. Il fait bien trop sombre en bas.
— Il faudrait aussi trouver des bottes en caoutchouc, peut-être qu'il y a encore de l'eau là-dessous, comme dans mon rêve.
Caleb se chargea de chercher dans la cuisine, moins rebuté par les blattes que Maria-Magdalena, qui s'occupa du salon, et que moi, qui ouvrit chaque placard de la chambre. Elle trouva une lampe de poche dans un tiroir du meuble-télé, après avoir déblayé les morceaux de verre comme autant de vestige de l'écran-plat et du cadre. Deux paires de bottes en caoutchouc étaient rangés dans un sac plastique que je dégotais au fond d'une petite armoire, parmi des dizaines de boites à chaussures. Caleb enfila celles de Tom, et Maria-Magdalena s'empara de celles de Camille, non sans me les avoir d'abord proposées.
— Pourquoi tu ne mets pas ça, Lauren ?
Caleb brandissait des palmes qu'il avait attrapé au-dessus de l'armoire, sans doute attiré par leur couleur orange-fluo. Je déclinai son offre par un sourire. Maria-Magdalena lui asséna une tape sur l'épaule, mais ses yeux — noirs, sombres, profonds, sublimes — riaient.
Les marches de l'escalier étaient recouvertes d'une épaisse poussière blanche. Comme dans mon rêve, sur le sol le contenu des étagères flottait ou se noyait dans quelques centimètres d'eau.
— Qu'est-ce que c'est que ce bordel !
— Des livres, des formules, des éprouvettes, une lentille de microscope, des vis, une perceuse, des flacons de produits dangereux, des circuits électroniques imprimés...
— Merci pour l'énumération, Caleb, je le vois bien – Lauren, fais un peu attention à la lumière – mais qu'est-ce qu'elle foutait avec tout ça ?
— Je crois qu'elle inventait et construisait des trucs. Tom n'en parle pas beaucoup. Regardez, ce caisson, là, au milieu, il doit avoir un rapport avec l'explosion. Approchez-vous, j'éclaire à vos pieds.
— Attends, dirige ta lumière vers ce levier. Caleb, viens voir. Attention où tu fous les pieds, c'est plein de clous par là.
Poids plume, replet, grand gaillard, mais quel joli charabia ! À quoi ça peut bien servir ?
— Peut-être que Tom le sait. Tu devrais arrêter de jouer avec le levier, Caleb, cette machine a déjà assez causé de dégâts comme ça.
— Éclaire nos pieds maintenant, on va voir si on peut trouver ta fameuse plume.
— Attends une minute... Vous avez entendu ?
— Quoi ?
— Un petit cri, presque inaudible. Là, écoutez !
— Pas de panique les filles, ce ne sont que des souris. Ou d'énormes rats !
— Non, ça ressemblait à un tout petit cri d'oiseau. Ou de chaton.
— Rien entendu. Ça vient, la lumière ?
Je dirigeai le faisceau lumineux sur le sol. Ils ne trouvèrent rien d'autre que des stylos et des crayons à papiers, des trombones, des fils électriques dénudés, une souris d'ordinateur.
— Y a pas de plume, Lauren. Ou s'il y en a une, elle est bien cachée. Faut dire qu'avec ce bordel... Désolée. Allez, Caleb, on sort de là. Fais attention où tu fous les pieds.
Un battement d'ailes froissa l'obscurité. Avec la lampe-torche, je cherchai la provenance du bruit qui transperça les quatre murs de la cave.
Fuck, Lauren, arrête de jouer avec la lumière !
— Il y a quelque chose qui vole ! Là ! Non, là !
— Des rats-volants ? À moins que ce ne soit des chauves-souris. J'opte pour Batman. Ou mieux, un vampire ! Voire même, Dracula en personne !
— Ferme-là, Caleb. Y a bien quelque chose qui bouge.
Une boule bleue se laissa emprisonner quelques millièmes de secondes par l'éclat de la lampe mais s'en échappa aussitôt. Une créature minuscule se posa alors sur mon épaule. Je poussai un cri. Ma main s'en débarrassa. Plouf .
Qu'est-ce que c'était ? demanda Maria-Magdalena.
Elle et Caleb était coincés au milieu de la cave, dans l'obscurité où flottaient trop d'objets insolites, pointus, tranchants, pour risquer le moindre pas vers moi. Du haut de la dernière marche de l'escalier, je me penchai : un petit oiseau bleu flottait dans l'eau et se débattait avec maladresse contre la noyade. Je l'attrapai. Il ne se défendit pas, s'ébroua sur ma main et frissonna.
— Alors ma belle ?
— Alors, c'est un oiseau. Tout bleu.
— Un oiseau ?! Tout ça pour un oiseau ? Tu vas nous faire sortir de là, oui ou non ?
— Là tout de suite, je t'abandonnerai bien là.


— Ce n'est pas n'importe quel oiseau.
Dans la salle de bain, j'entrepris de le sécher avec un gant de toilette. Il ne broncha pas et émit quelques gazouillis.
— Vous avez vu comme il est bleu ? C'est une de ses plumes que j'ai vu dans mes rêves. On devrait le ramener à Tom.
L'oiseau siffla. Caleb m'envoya un clin d’œil.
— Tu as vu ? On dirait qu'il est d'accord.
— Bien sûr... Dans tes rêves. Et comment on lui amène, à Tom ? On sait même pas si c'est possible.
L'oiseau pépia.
— Et là ? On dirait qu'il se met en rogne ! Il est adorable.
— On peut quand même essayer. Je ne sais pas non plus pourquoi j'ai rêvé de ses plumes, mais quelque chose me dit qu'il fallait que je trouve cet oiseau. Et il est hors de question de le laisser dans ce taudis, regarde, il a l'air tout faible, comme s'il n'avait rien becqueter depuis des jours.
Mon index caressa son cou encore humide, et sa tête se pencha en arrière tandis que ses yeux se fermèrent.
— Bon, d'accord. Il est mignon. On le prend avec nous, on verra bien comment ça se passe. J'espère surtout qu'on enfreint pas une règle des guignols en robe noire.
Nous quittâmes l'appartement que Caleb prit soin de refermer derrière nous. Je glissai l'oiseau dans la poche de ma redingote, plutôt spacieuse et confortable pour un animal qui vivait dans une cave sale et humide.

Maria-Magdalena suggéra de laisser passer une vingtaine de minutes entre nos passages vers l'autre monde. Je passai la première, non sans l'angoisse d'affronter les géants s'ils découvraient mon passager clandestin.
Sur le chemin vers la sortie, le portillon avançait d'un pas peu assuré. À mesure qu'il s'approchait, il ralentissait. Dans la poche, ma main serrait l'oiseau qui ne bougeait pas, ne pépiait pas, comme s'il avait compris que le silence le sauverait. Mon cœur battait plus vite que mes pas sur le gravier. Une musique brouillonne bourdonnait dans ma tête. Une goutte de sueur creusait un sillon glacial de mon front à mes lèvres tremblantes. Mes doigts se crispèrent.
Alors que j'arrivais à la porte, le bras tendu pour saisir la poignée, l'oiseau poussa un cri. L'espace d'une seconde, je restai suspendu sur le fil de la panique. Au moindre coup de vent, au moindre bruit, je sentis que je perdrais l'équilibre pour sombrer dans un tourbillon d'inconscience. L'oiseau, d'un battement d'aile, me rattrapa avant ma chute. Je l'avais serré trop fort : encore un peu, et je l'étouffai. Derrière le portillon, je n'entendis aucun mouvement, aucune voix. Une profonde respiration m'encouragea à l'ouvrir et sans même regarder autour de moi, je m'y engouffrai, percevant à peine les quatre silhouettes des créatures qui ne me prêtèrent aucune attention et me laissèrent filer le long du mur que le sable avait érodé.
Un peu plus loin, je m'assis en face du désert et libérai l'oiseau qui voleta pour se dégourdir les ailes. Ensuite il se posa sur mon épaule et ses yeux pourtant décérébrés de petit volatile bleu me parurent se fondre dans les dunes et s'émerveiller de l'infini.
Une ombre fantomatique, comme un mirage, flottait au dessus de la ligne d'horizon et se détachait si loin sur le ciel clair qu'il était impossible que je puisse la voir. Pourtant, elle leva ce qui semblait être un bras et me fit un signe. Puis elle murmura son nom au vent qui le glissa dans mon oreille.
Mitchum...
— Et l'oiseau, comment il va ?
Maria-Magdalena interrompit ma rêverie.

Dès que l'oiseau vit Tom, il eut un mouvement de recul puis il se jeta dessus. Les grands bras squelettiques de Tom se mirent à brasser beaucoup d'air pour tenter de s'en débarrasser, sans y parvenir. Alors il l'attrapa et le coinça entre ses doigts. « C'est quoi ça ? », demanda sa main libre en montrant le volatile. « Un oiseau », répondirent de façon unanime les yeux de Maria-Magdalena, de Caleb et les miens.
— C'est tout ce que vous avez trouvé ? Un oiseau ?
— On dirait que t'es déçu. Tu t'attendais à quoi ? On ne sait même pas ce qu'on cherchait !Oh, ta gueule, le piaf !
— Il va être bien seul ici. Je n'ai vu aucun animal dans les parages, à part nos deux comparses, le chat noir et la salamandre visqueuse. Et, bien sûr, mes lapins en peluche dont raffolent la gent féminine.
— Mais pourquoi l'avoir ramené ici ?
— À cause de sa couleur. Il a exactement la même couleur que la plume dont je rêve. Cet oiseau est spécial. Je ne sais pas encore en quoi, mais je ne pouvais pas faire autrement.
L'oiseau se dégagea de la poigne de Tom et commença à voleter autour de lui, et quand celui-ci se débattit les bras en l'air, il en profita pour s'immiscer dans sa cage thoracique. Il se reposa sur une côte qui lui servit de perchoir, gazouilla deux petites notes puis se tut. L'arcade sourcilière de Tom se fronça, puis ses épaules se haussèrent et ses os se détendirent.
— Mais que va-t-on faire de lui ? Ce n'est pas mon oiseau !
— On l'a quand même trouvé dans ton appartement, et c'est lui qui m'a sauté dessus alors qu'on fouillait ta cave, ou ce qu'il en reste. Et... Cette espèce de caisson bizarre, qu'est-ce que c'est ?
— Je suppose que tu parles de la nouvelle invention de Camille. Elle bricolait tout un tas de choses. Avant l'explosion, avant sa... disparition, elle travaillait sur une machine de régime instantané.
— Une machine de régime instantanée ?
Caleb ne put contenir de sa camisole un fou rire qui s'échappa de sa gorge et l'étrangla à l'en renverser par terre. Maria-Magdalena le traqua de ses cils comme des lassos mais un sourire attaqua ses lèvres, et l'hilarité la tordit en deux. Je pouffai en silence mais mes joues gonflées explosèrent, et le bruit de mon rire qui se mêla à ceux de mes deux camarades couvrit le mécontentement de Tom et l'agitation de l'oiseau. À mes yeux montèrent des larmes qui, sur mon visage creusèrent de joyeuses stries. Les spasmes plièrent mon corps en deux et mes jambes flanchèrent. Quelques secondes plus tard, je vis entre mes paupières humides que l'hystérie jeta Tom sur une chaise, la tête dans les genoux : elle lui chatouilla si bien les côtes qu'il n'entendit plus les cris de son hôte aux plumes bleues.
La nuit essouffla nos rires mais ne parvint pas à nous installer sous nos draps et nous endormit comme nous étions, Maria-Magdalena en travers de son lit, Caleb recourbé sur le sol tiède, Tom assis sur sa chaise et affalé sur la table, et moi recroquevillé contre l'armoire.

Le lourd étui sur le dos, je grimpe une à une les marches de l'immeuble sans ascenseur. À des filaments de toiles d'araignées qui recouvrent les murs est suspendu une poussière noire. Le crépi s’effrite et vole dans les escaliers puis craquent sous mes bottes. Une ampoule clignote. La minuterie tictaque. Une porte à un étage supérieur claque, puis des pas mous descendent. On frotte une allumette, puis un souffle éteint la flamme et le bâtonnet tombe au rez-de-chaussée après une courte chute dans la cage d'escalier en colimaçon. Alors que j'attaque le troisième étage, je croise un homme, la cigarette à la bouche, qui me sourit à peine et me reproche du regard de prendre autant de place avec mon instrument dans le couloir étroit. La fumée pique mes yeux, et je tousse un peu. Il ricane et continue sa descente.
Essoufflée, je sors de ma poche le petit papier qui m'indique d'une écriture fine le nom d'Emma. Je lis les étiquettes punaisées à même le mur. Ma respiration retrouvée mais les joues encore roses de l'effort fourni, je frappe à la porte de droite. Deux serrures cliquettent, une, deux, trois fois chacune, puis la poignée se baisse et est tirée vers l'intérieur. Une jeune femme apparaît dans l'encadrement, des petites lunettes à monture en plastique rouge sur le nez, les cheveux blonds relevés en un chignon désordonné. Ses yeux noirs, derrière les verres fins, scintillent, comme si des étoiles bleues, ou vertes, ou les deux, dansaient autour de ses pupilles. Son regard se pose sur le violoncelle qui pèse une tonne sur mes épaules.
— Vous... tu dois être Lauren.
— Et vous... toi... Emma.
Elle tend une main vers moi et serre la mienne. Des milliers de petites aiguilles explosent dans ma tête et palpitent dans mes veines. Dans le couloir, la lumière s'éteint mais mon cœur prend le relais de la minuterie en battant les demi-secondes comme une caisse claire. Mes doigts qui effleurent les siens après notre poignée de main frissonnent de moiteur et se planquent dans la poche de ma veste en cuir. Sous mes pieds, le sol se fend en deux et la faille est si profonde que je crains de m'évanouir, de chuter et de m'écraser si je la regarde encore dans les yeux.
— Je vois qu'on est d'accord, on se tutoie ?
De ces mots elle chasse le vertige et mes jambes me rattrapent alors que mon corps basculait dans l'abîme.
— Entre, je te débarrasse.
Elle m'aide à m'extirper de l'étreinte étouffante du violoncelle et me guide dans son appartement, une unique pièce envahie de guitares, d'amplis, de pédales d'effets, mais aussi de livres, de cahiers, de CD et de vinyles.
— Fais pas attention au bordel.
Elle m'installe sur une chaise qui fait face à un pupitre.
— Tu veux peut-être quelque chose à boire avant de commencer ?
— Non merci, ça ira.
Elle prend un tabouret dans la cuisine puis s'assoit à côté de moi.
— Je crois que tu n'as pas eu l'enregistrement.
— Nico ne m'a rien donné du tout. Il m'a juste dit que ton groupe avait besoin d'un violoncelle pour une chanson.
— Je te la joue, d'accord ? Tu me diras si ça te va. Je te préviens, je ne suis pas la chanteuse du groupe, donc pas de panique si je ne chante pas très juste.
Elle attrape une Fender Stratocaster bleu ciel et la branche sur un petit ampli. Deux accords qu'elle plaque en douceur s'envolent et se cognent contre les étagères, puis deux autres, un peu plus vifs, saturent et s'échappent par la fenêtre ouverte. Elle accorde l'instrument à l'oreille, règle les volumes de l'ampli, change de médiator et joue quelques arpèges cristallins en intro. Puis la chanson commence et sa voix s'élève, douce comme un silence, un peu fausse, un peu éraillée. Mais terriblement sexy.
Et c'est cette musique que je voudrais avoir toute une vie dans la tête, cette voix dont je voudrais me souvenir pour l'éternité mais qui s'évanouit alors que mes sens se réveillent, doucement, et s'exposent à la lumière de plus en plus vive du jour, aux mouvements d'abord imperceptibles de la chambrée, puis de plus en plus nombreux, un souffle contre l'oreiller ici, un corps qui se retourne là. Je voudrais ne pas ouvrir les yeux et rejoindre mon rêve, et rejoindre Emma, mais il est déjà trop tard.
Tom s'étira, tout courbaturé de la nuit inconfortable qu'il venait de passer. Maria-Magdalena, les yeux encore cernés de fatigue, toucha ses pieds avec ses mains puis envoya les bras vers le plafond, inspira lentement le nez en l'air, redescendit en soufflant et fit craquer son dos, tandis que Caleb, plus pâle que d'habitude, somnolait assis à la table, le visage dans les mains.