dimanche 26 février 2017


Le film n'avance pas figé sur une image
à cause d'un rouage exténué d'avoir
toujours joué le même acte à la même foire
devant la même foule et les mêmes verbiages

L'engrenage enraillé ne se débloque pas
le moteur est rongé par la rouille et le cœur
s'arrêtera de battre une minute une heure
Un jour un an toujours s'éteindra pas à pas

Je veux donner des coups de pied de poing de tête
dans la machine encore en panne mais les larmes
si lourdes dans les yeux causent un tel vacarme

que je ne m'entends plus cogner sur les parois
de ce film devenu un spectacle sans joie
une prison d'acteurs et d'actrices muettes.


24/02/2017  - quelque part dans l'Univers, aux confins du système solaire, planète Terre

La nuit tendre s'endort dans son lit noir, les ombres
disparaissent au loin cependant que des poings
se desserrent, brisés au milieu des décombres,
un monstre fou qui enfle, enflera dans son coin

un jour explosera répandra son sang noir
sur des murs trop étroits dans des couloirs trop vides
sur des plafonds trop bas sur des miroirs trop froids
Et dès le lendemain d'autres monstres avides

Ont brûlé sa carcasse et rasé son taudis
à coups d'indifférence et d'oubli comme si
comme si cette vie n'avait fait aucun bruit

N'était qu'un bout de rien perdu dans l'étendue
Des jours et des années ni vue ni entendue
Disparue comme une ombre au milieu de la nuit.


jeudi 23 février 2017


Les rayons du soleil qui courent sur sa peau
S'évadent dans le vent emportant des morceaux
De sourire et d'espoir trop mal enracinés
Dans une terre aux plaies trop mal cicatrisées

Puis une feuille morte est tombée de son corps
Puis une autre et une autre et puis d'autres encore
Dépouillant son écorce écorchée de ses rêves
De ciel à caresser et peindre avec sa sève

De sa cime elle veut atteindre les nuages
Respirer l'univers pour nourrir son feuillage
Mais la neige est tombée a alourdi ses branches

Le brouillard s'est levé transformant en fantôme
Sa ramure fauchée, brindilles sans royaume
Serait-il encore temps de prendre sa revanche ?


dimanche 19 février 2017

Trafiquants d'âmes 2-1.01

PARTIE 2

1

 
Des rêves obscurs, des mouvements flous, des éclats de rires, des voix haletantes. Un réveil douloureux, du plomb dans la tête, des serpents dans les tripes.
Une nausée achève mon sommeil, lève en quelques spasmes mon corps au dessus du lit et gicle sur le parquet en quelques gargouillis. L'odeur de viscères macérées me brûle le nez et me sort du lit, entièrement nue.
Le parquet. Froid et lisse. Je ne reconnais pas ma chambre, ce lit n'est pas le mien, grand, solitaire au milieu d'une pièce éclairée par une unique fenêtre. L'armoire grand-ouverte ne planque pas très bien trois chemises d'homme qui s'étirent sur des porte-manteaux, deux pantalons qui se froissent avec des T-shirt roulés en boule. Une chaise fait front à une petite table unijambiste où se battent en duel un paquet de Gitane et une bouteille anonyme dont il ne reste qu'un fond transparent. Derrière une porte entrouverte, un robinet clapote dans le lavabo, « clap », « clap », martèle-t-il à mes oreilles, je l'ouvre en grand et le jet d'eau tambourine dans ma tête, jusqu'à ce que mes mains fouettent d'une grande rasade mon visage marqué par l'oreiller. Je rince ma bouche pâteuse, trois, quatre fois jusqu'à ce que le goût âcre de mes entrailles disparaisse en tourbillonnant dans le siphon.
Les idées nettoyées par l'eau froide, je remarquai, posée sur la chaise, une robe noire dont je n'avais pas le moindre souvenir — ni de l'avoir portée, ni de l'avoir enlevée — avait enjambée son dossier. La robe n'opposa pas la moindre résistance quand je l'essayai et se contenta d'adopter la forme de mon corps. Sous la table, des escarpins inconnus accueillirent mes pieds sans hésitation.
Je ne m'attardai pas dans cette chambre que je ne connaissais pas et me dirigeai vers la porte quand une tache sur le parquet me fit un clin d’œil. Je me baissai. Ce n'était pas une tache, mais la graine que j'avais trouvé au marché noir, il y avait de cela un jour. Ou deux. Une semaine peut-être. La panique m'attrapa par les cheveux décoiffés et me jeta hors de la chambre puis m'envoya dans une impasse, me cogna contre un mur et me décocha un coup de poing au ventre. Mes tripes se gargarisèrent, mais mon estomac vide ne vomit que des spasmes.
À peine calmée, je rebroussai chemin et trouvai les escaliers au bout du couloir. Une cinquantaine de marches plus bas, je respirai le ciel bleu qui décrassa mes poumons et démêla les nœuds de mes intestins. Autour de moi, les immeubles ocres grimpaient leurs étages sans jamais atteindre le soleil et écrasaient les passants pris par le vertige dès qu'ils regardaient leur sommet. La tête renversée, je réalisai qu'il n'y avait pas de soleil. Mes yeux pouvaient voleter puis se poser n'importe où dans le ciel sans risque de se brûler les ailes. Puis ils descendirent sur terre et tombèrent sur une plaque qui précisait Route des Damnés. Je n'avais aucun souvenir de ce nom de rue, ni du plan que j'avais eu en main il y a deux jours, ou quatre. Deux semaines peut-être. Ma respiration accéléra et mes mains se mirent à trembler. Je ne savais absolument pas où j'étais. Heureusement, des panneaux imprimèrent leurs indications sur ma rétine. Vers la gauche, Services administratifs, Agence Touristique, vers la droite, Le pont du dernier soupir et La Rivière Asséchée.
Je marchai vers les administrations et remarquai les regards qui se tournaient sur ma robe noire et mes escarpins à talons hauts. Ma tenue était comme un cheveu d'or tombé dans une soupe crasseuse et même si les bouches chuchotaient, les quelques mots qui parvinrent jusqu'à mes oreilles n'étaient pas les plus doux noms d'oiseau.
Plus j'avançais, plus la foule se densifiait, avec son lot d'individus transpirant dans leur pyjama, tous perdus et affolés au milieu de vieux édentés puant le formol, de vieilles perdant leurs cheveux dans des odeurs de lavande et d'urine, d'hommes et de femmes aux regards cernés par les cauchemars qui les rendaient chaque nuit un peu plus fous que la nuit précédente. Bientôt, les mains remplacèrent les yeux inquisiteurs et tentèrent de se balader sur ma robe. Des ricanements salaces éventrèrent mes tympans, des mains moites saisirent mes bras et mes poignets, des doigts se glissèrent sous ma robe et m'arrachèrent un cri qui n'eut pour effet que de galvaniser la meute sauvage. Huit bras m'entraînèrent dans un coin sombre du marché de breloques sans que personne ne s'interpose malgré les cris poussés par ma bouche, par mes yeux, par mon corps entier.
Ils me couchèrent dans la poussière, la tête contre un mur, et soulevèrent ma robe malgré les coups de pieds et les cris que j'envoyai dans le vide. L'un d'eux, le regard hirsute et les cheveux fous, défit sa ceinture tandis que les trois autres me maintenaient contre le sol. De la boue coulait de mes yeux et de ma bouche.
— Je peux me joindre à vous ?
À cette voix venue de nulle part que je connaissais mais que mon esprit embrouillé ne parvint pas à placer entre les lèvres d'un visage, un des hommes répondit :
— Bien sûr, ma jolie, plus vous êtes de salopes, plus on rit !
La grande brute se tourna, et je vis sa tête partir violemment du côté opposé. Il trébucha puis un coup de pied dans le ventre lui fit mordre les cailloux qui lui cassèrent une dent. Les trois autres me lâchèrent pour défendre leur ami. Je me sentis sombrer mais je luttais pour que de mon corps ne se ferme que mes yeux et non mes oreilles, et non mon esprit. Des coups écrasèrent des ventres mous, craquèrent des os, provoquèrent des grognements. Il y eut des pleurnicheries, des demandes de grâce, des bras qui se défendent, des corps qui s'écroulent. Puis, plus rien, pendant quelques secondes.
On m'adossa contre le mur, on remit ma robe en place, on essuya avec deux pouces mes joues souillées de larmes poussiéreuses. Des cheveux parfumés de vanille effleurèrent mes yeux qui s'ouvrirent. « Eh bien ma belle, tu as eu chaud ! » s'exclama la voix lointaine et grésillante de Maria-Magdalena. « Hey, reste avec moi ! », me secouèrent ses mains fermement agrippées à mes épaules.



mercredi 15 février 2017

Pourquoi est-ce parfois si douloureux d'être en vie ?

(petit texte écrit il y a quatre ans jour pour jour, le 16 février 2013)

J'ai mal. Mon dos ressemble à un puzzle — une représentation du Cri d'Edward Munch — dont les pièces ont été assemblées n'importe comment, ici le ciel aux vagues flamboyantes, là la mer aux nuages mordorés, et, dans le cri, dans cette bouche béante qui fuit — quoi ? — la douleur plante ses racines. Parce que la douleur se nourrit du vide et de l'obscurité.
Je marche. J'ai mal, mais je marche. Lentement. A chacun de mes pas, des petits os font « crrr », à chaque « crrr », mon corps tire la gueule. Tant pis. Heureusement, la lumière est belle, comme un rêve qui étalerait ses couleurs sur le ciel lisse, sur les rues sales, sur les immeubles bruyants ; elle m'attire jusqu'au Vieux Port où la mer, huileuse et plate, certes, mais la mer tout de même, m'accueille les bras lourds de souvenirs. Ou de non-souvenirs, puisque Marseille, cette ville où j'ai passé les plus nombreuses années de ma vie (les plus belles?), contrairement à tant de ports de part le monde, est le seul port dans lequel je ne suis jamais arrivée. Il y a des années, un voilier y a accosté, sans moi, sans nous (le « nous » se reconnaîtra, avec ou sans regret) et je n'étais — nous n'étions — même pas là pour le voir, glorieux, après sa longue remontée de la côté africaine, sa traversée de la Méditerranée, ses longues nuits de solitude à attendre que le jour se lève, ses longues journées de vide à attendre que la nuit tombe. Et j'en pleurerais presque.
C'est fou ce qu'une douleur aux lombaires (sciatique?) ne remue pas que les os. C'est fou ce que la mer, huileuse et plate, les mats qui tanguent et les coques qui se cognent les unes contre les autres, les musiciens qui soufflent dans leurs cuivres devant des passants intrigués (touristes, marseillais, vieux, enfants, mais leur émerveillement — le mien — n'a pas plus de cinq ans) n'évoquent pas que le moment présent. Mais aussi des moments passés, révolus. Une histoire, qui peut-être, n'a jamais existé. Peut-être, finalement, que j'ai tout inventé. Je ne sais pas. Je ne sais plus.
Ce ne sont pas les anti-inflammatoires qui parlent, non. Ni les divagations mélancoliques ni les frissons à fleur d'âme ne sont mentionnés dans les effets secondaires.