mardi 6 juin 2017

Trafiquants d'âmes 2.03-1


3

À peine couchée, je me relevai, intriguée par un son de grattement contre la porte fermée. Assise sur mon lit, je la vis s'ouvrir et ne fus pas surprise quand le chat entra sans se presser. La salamandre était perchée sur son dos, la tête lovée contre son crâne.
« Miaou ! Bonsoir ma toute belle ! »
Sa tête se frotta contre ma main qui lui caressa les moustaches, lui gratta le menton et lui effila les sourcils.
« Miaou ! Allez, debout, suis-moi ! »
Il tira ma manche de pyjama, bien décidé à ce que je le suive. Je me levai, et jetai un œil à mes compagnons de chambres : Caleb ne ronflait pas et son visage se crispait contre quelque cauchemar, les dents de Tom tremblaient et s'entrechoquaient dans un insupportable cliquetis, et Maria-Magdalena pleurait. Son visage dont la volonté et la franchise durcissaient les traits le jour dévoilait la nuit une tristesse d'une douceur inconsolable.
« Miaou ! Allons, ma toute belle, viens donc à moi, tu ne peux rien pour elle. »
Je ne pouvais lever mes yeux de ses larmes qui marquaient de sel ses pommettes et traçaient dans son cou des gouttières blafardes.
« Pauvre petite conne ! »
« Miaou ! Ne t'en va pas, ma toute belle, reste avec nous ! »
« Reste av... »
Une nuit. Dans une ville. Ma ville, me semble-t-il. J'y reconnais ses gratte-ciel tous plus hauts les uns que les autres et leur lumière qui ne s'éteignent jamais ; ici, sa cathédrale, perdue au milieu de ces mastodontes, qui, refusant de tomber dans l'oubli, continue de sonner chaque heure ; là, un de ses fast-food où des files de gens trépignent d'impatience ; en face, un cinéma qui crache par la porte de derrière des spectateurs après une séance de rebondissements, de mariages heureux ou de divorces réussis.
Ils se dispersent rapidement, les mains dans les blousons, la tête engoncée dans les écharpes, les pieds dans les premières bottes de la saison. Tous luttent contre la chaussée glissante de ce mois de novembre glacé. Quand deux retardataires sortent du cinéma, la rue est vide, à peine éclairée par un lampadaire dont la lumière vacille.
Ils rient. Ils ont aimé le film, en discutent, refont les dialogues, ne sont pas pressés. Leur visage ne sortent pas de l'ombre, mais ce rire appartient à Maria-Magdalena, et l'autre, à un homme qui rit avec la même extravagance, la même franchise, la même tonalité grave et pure. Ils passent sous le réverbère qui les illumine par intermittence : ils partagent les mêmes traits, les mêmes yeux noirs, les mêmes sourcils épais, la même peau matte.
Ils dépassent la lumière pour se désintégrer dans la semi-obscurité. Ils sont si bruyants qu'un volet au-dessus d'eux s'ouvre et laisse apparaître une tête de vieille chouette, les yeux mi-clos. Elle leur hulule des insultes. Ils en rient puis se calment et chuchotent, sans voir devant eux la silhouette qui se matérialise sous le prochain lampadaire. Un sweat-shirt à capuche cache son visage.
Maria-Magdalena l'aperçoit et, bien trop tard, visualise l'arme qui prolonge son bras alors que celui-ci s'étire et pointe son doigt de métal dans leur direction. Trois coups de feu retentissent, suivis des volets que la vieille chouette claque sur sa conviction profonde de n'avoir rien vu rien entendu afin de dormir sur ses deux oreilles pendantes, de l'effondrement sur l'asphalte du corps troué, des cris de Maria-Magdalena qui n'arrive pas à choisir entre se jeter sur son frère ou poursuivre le meurtrier, de la fuite des pas en caoutchouc. Du silence des braves gens qui font sûrement semblant de rêver, terrorisés et enfouis dans le confort factice de leur lit.
Il ne meurt pas tout de suite, mais attendra le camion de pompiers qu'elle a appelé de son portable. Son regard s'éteint avant même d'atteindre les urgences. Quand elle entend son dernier gargouillis qui reflue des caillots de sang, sa vue se brouille et elle s'évanouit.
« Miaou ! »
« Miaou ! Pas de temps à perdre ma toute belle ! »
Le chat me tournait autour et la salamandre tournait autour du chat, et dans le bar où nous dansions, les esprits nocturnes, figés, restaient suspendus aux lèvres du temps qui s'étaient scellées. La vodka coulait mais ne se déversait plus dans les verres, les braises brûlaient mais ne consumaient plus les cigarettes collées aux bouches paralysées, ou fusionnant avec des doigts silencieux.
Le chat traversa sur la pointe des pattes ce cloaque au plancher maculé de taches alcooliques, de cendres et de mégots, et grimpa sur le rebord de la fenêtre ouverte puis se laissa tomber de l'autre côté. Je le suivis et empruntai la porte qui gueulait « INTERDIT » en grosses lettres rouges sur un panneau de bois vermoulu. Une petite cour m'accueillit, qui exhibait un parterre de fleurs indécentes et des arbustes obscènes quand la ville entière sombrait sous la sécheresse. Elle se protégeait grâce à une clôture de fortune parée de barbelés et de planches en bois. Le chat n'eut qu'un bond à faire pour la franchir, tandis que je préférai me glisser entre deux fils de fer lâches.
Le désert soufflait sur ses grains de sable qui s'envolaient dans l'obscurité nue d'étoiles. Le ciel était triste et n'avait pas de lune pour pleurer. Le silence, d'une rare violence, broyait et brisait les dunes les unes contre les autres dans une danse assourdissante.
Le chat s'avança de quelques mètres que je parcourus derrière lui, effaçant les traces de ses petites pattes avec celle de mes pieds nus. Puis il s'arrêta et recommença à tourner autour de moi, et la salamandre recommença à tourner autour de lui. Cette ronde m'empêchait de faire un pas en avant ou en arrière, alors je ne bougeai plus et me contentai de noyer le noir de mes yeux dans le désert.
Parmi les dunes, main dans la main, deux ombres erraient, tels des fantômes frénétiques qui danseraient au rythme du vent. L'une d'elle portait une robe noire et entre deux doigts, des escarpins par leur bride ; l'autre fusillait tout regard qui se portait sur le haut de son bras.
« Miaou ! Va, ma toute belle, va ! »
Je titube dans le sable qui fond sous mes pieds et déborde de mes orteils et de ma tête, et de mes oreilles coulent des minuscules araignées toutes mignonnes qui glissent entre mes seins et chatouillent mon nombril au creux de mon ventre, cocon idéal qu'elles tissent de leur toile alors qu'elles feraient mieux de tendre des étoiles dans le ciel nu et sombre. Le cow-boy au Smith & Wesson aime dégainer et j'aime qu'il dégaine mais il est triste mon cow-boy cette nuit, il parle mais je ne l'entends pas j'écoute le chant des dunes l'absence de la lune les pattes des araignées qui tricotent les grains de sable, et plus le désert m'enfonce plus le rythme s'effrène, et mes pieds s'ils n'étaient pas si saouls danseraient et mes jambes dansent quand même à moins qu'elles ne titubent — quelle différence puisque j'y crois. Au bout du désert infini des chemins qui ne mènent nulle part m'appellent, et les araignées grouillent sur mon corps grouillent dans mes cheveux grouillent les chemins qui m'appellent au bout du désert infini dans une lumière sale et sombre, mais peut-être que ce n'est pas de la lumière après tout. Le cow-boy au Smith & Wesson ne peut pas dégainer, son revolver est l'encre de son sang et son sang est froid car il a peur il tremble ses cheveux tremblent il entend mes éclats de rire mais ignore les araignées et les chemins qui nous attendent au bout du désert infini. Il me voit sombrer je vois qu'il me voit sombrer mais je ne me vois pas sombrer sous les effluves de l'alcool anonyme.
J'avance mais il ne me suit plus me supplie de m'arrêter, on ne traverse pas le désert des âmes damnées ou des âmes perdues je ne sais plus c'est interdit parce que tu comprends c'est interdit et on ne tergiverse pas avec les interdits on ne traverse pas le désert on ne traverse pas les interdits on ne tergiverse pas avec le désert. Mais lui n'a pas d'araignées, avec ces araignées minuscules ces mini araignées qui tissent ma robe et détissent mes cheveux comme autant de Pénélope pour reculer la nuit au plus profond du désert, le désert n'est rien ce n'est que des dunes et les dunes ne sont rien ce ne sont que du sable et le sable n'est rien ce n'est que des grains. Le cow-boy qui dégainait si bien est impuissant à présent, il s'enfonce le sable le tire le mange le déguste lentement d'abord les pieds puis les mollets puis les genoux, il crie comme un petit garçon agite les bras comme deux pauvres tentacules inutiles et je ne peux rien pour lui les araignées sont si minuscules si mignonnes elles dessinent une fille blonde dans le ciel je ne me rappelle plus son nom le ciel est si beau et le cow-boy est si laid, du sable jusqu'à la poitrine et la bouche déformée par ses cris. Ces cow-boys sont impossibles, tournez la tête une demi-seconde pour observer des petites araignées toutes mignonnes écrire sur un tableau noir les poèmes que chantaient cette fille à la voix scintillante, tournez la tête encore pour chercher parmi les dunes son prénom et les moindres traits de son visage — oublié ? perdu ? — et ils disparaissent au milieu des dunes sans aucune discrétion sans réfléchir que leurs cris de petit garçon gâchent votre contemplation.
C'est triste un cow-boy qui disparaît. Je dormirais bien un peu, petites araignées, rentrez chez vous maintenant, la fête est finie, le chemin du désert est rebroussé, et je rentre seule. Je dormirais bien un peu, mes pas vont me guider vers la chambre du cow-boy où je l'attendrai, et si les araignées ne veulent pas arrêter de grignoter ma peau, je leur jouerai du violoncelle sur les cordes qu'elles tisseront pour moi.
« Miaou ! »
« Miaou ! Reviens-nous, ma toute belle ! »
« Miaou ! Maintenant que tu sais de quoi il retourne, ma toute belle, peut-être pourras-tu enfin t'occuper de nos affaires. »
Le chat et la salamandre courent dans mon rêve et sur mon lit.
« Eh oui petite conne, pendant que tu te défonces les âmes disparaissent et la pagaille nous gangrène ! »
« Miaou ! Rendors-toi maintenant, ma toute belle, tu rêves ! »

 
Lorsque je sortis du lit, mes orteils crachèrent des grains de sable qui se répandirent sur le sol comme de minuscules araignées. Mes mains les chassèrent de mon corps sous les regards surpris de Caleb et de Maria-Magdalena, tandis que Tom m'attrapait les épaules et les secouait pour m'extirper de mon rêve à peine éveillé. Encore pâle de mon expérience nocturne, je ne leur dis rien, et occultai les paroles du chat et de la salamandre : elles avaient attisé ma curiosité plutôt que de l'éteindre.
Je suivis Maria-Magdalena chez Apollinaire qui dormait encore quand elle frappa à sa porte.
C'était bien lui qui avait vendu une bouteille de cette drogue à Mitchum, non sans l'avoir mis en garde contre d'éventuels effets secondaires. Plutôt charmant, il nous invita et nous installa autour de sa table, et nous offrit un verre de whisky que je refusai, encore trop vaseuse pour infliger à mon estomac la moindre goutte d'alcool. Maria-Magdalena but une gorgée puis posa sa question et son verre sur la table.
— C'est une substance qui garde éveillé le temps de la nuit, puis après un peu de repos, le corps se remet normalement très vite. Sauf dans certains cas ; c'est la raison pour laquelle les surveillants sont soumis à des tests préliminaires qui en recalent certains. Si vous êtes intolérant à cette substance, ou si vous en abusez, sachant qu'une gorgée suffit à vous maintenir éveillé toute la nuit, ou encore si vous faites des mélanges bizarres, elle peut devenir redoutable, provoquer des hallucinations, des délires, des comportements dangereux. Un pote m'a montré le questionnaire que doivent remplir les candidats à la surveillance ; si vous cochez la case « prises régulières de drogues douces ou dures », vous êtes recalé d'office.
Maria-Magdalena me jeta un coup d’œil pourtant minuscule mais lourd d'accusation. « De quoi je me mêle, petite teigne ? », lui répondit ma langue claquant contre mon palais. Elle haussa les épaules.
— Est-ce qu'un homme peut s'en servir pour... droguer une femme afin d'abuser d'elle ?
Sa question me surprit et mes yeux lui envoyèrent des poings d'interrogation qu'elle esquiva en me demandant si oui ou non, je voulais savoir ce qu'il s'était passé, puis elle ajouta que ceci expliquerait la disparition de Mitchum. Je me contentai de lui répondre par un soupir désenchanté et un sourire évasif.
— Je suppose que oui, c'est une drogue, ça désinhibe pas mal, tout est possible.
— Elle a pu me faire perdre la mémoire ?
— Sans doute.
— Et vos bouteilles, elles sont pleines ?
— Oui, quelle question !
— La bouteille que j'ai trouvée chez Mitchum était plutôt à moitié vide chez Mitchum. En fait, je crois qu'il ne restait plus qu'un fond...
— Si tu as bu une bouteille entière à toi toute seule, pas étonnant que tu aies perdu la tête.
Puis Maria-Magdalena lui demanda s'il avait eu des nouvelles de Robert. Il ne le connaissait pas : c'était la première fois qu'il lui achetait une bouteille.
— Vous en voulez une rasade ?
— Non merci, le whisky me suffit. On va y aller.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez-pas ! Si cette drogue ne vous convient pas mais que vous avez envie de vous défoncer, ou si vous voulez juste picoler, ou manger, ou faire n'importe quoi d'autre, je peux vous procurer tout ce que vous voulez !