mercredi 4 octobre 2017

Trafiquants d'âmes 3.01


PARTIE 3

1

Lorsque Betty revint, nous étions tous saouls, même Tom que notre ivresse avait contaminé. Caleb ratait ses tours de magie et ne découvrait plus le nom des cartes qu'il nous tendait, mais sa flasque restait une source intarissable de whisky. La chambre tournait autour de nous, les murs vacillaient, et les lits se fondaient dans un flou louche. Le rire de Maria-Magdalena qui défonçait les fenêtres en éclat mettait plusieurs années lumières pour transpercer mes oreilles et me dictait de rire aussi, en léger différé, des histoires que nous racontions.
Personne n'entendit Betty qui glissa son ombre sous la porte sans un bruit. Et si elle émit le moindre son, celui de l'alcool qui battait mes tempes le couvrit. Je voyais une ombre dansant autour de nous. Elle gesticulait, comme pour nous dire quelque chose, mais nous n'y prêtions aucune attention. Depuis plusieurs jours, elle suivait Apollinaire. Depuis plusieurs jours, Apollinaire dormait la nuit, dormait le jour, allait s'amuser au Bar des Âmes Perdues, jouait aux cartes, fumait de l'herbe et buvait du whisky avec ses copains, badinait et plus si affinité avec deux ou trois femmes aussi tristes et jolies les unes que les autres. Depuis plusieurs jours, Betty revenait de ses filatures de plus en plus découragée, et nous l'accueillions de moins en moins intéressés. Ce soir-là, nous avions décidé d'anticiper notre déception et de la noyer dans l'alcool afin de la rendre plus gaie. Alors, ce soir-là, nous ignorâmes les lèvres brûlantes d'information de Betty. L'heure de dormir arriva et cloua notre ivresse au lit.

Apollinaire marche le long d'une rue encadrée d'immeubles vagues. Ses épaules effleurent les personnes qu'il croise, mais les évitent grâce à des mouvements fluides. Il accélère le pas, lève son poignet au niveau de son torse, le regarde, souffle, dépité. Aucune montre ne fonctionne ici. Celle qu'il porte est bloquée à 4h52 pour toujours. Il tourne à gauche, serre la main d'un type qui continue sa route en sens inverse, fait « bonjour » d'un signe de la main à une femme qui semble attendre quelqu'un, adossée à un panneau flou. Un homme gros et sale l'apostrophe. Ils discutent trois minutes, mais Apollinaire veut s'en débarrasser. Il lui donne trois cigarettes, balance un « au revoir » dans un soupir et reprend le fil de sa marche, sans se retourner. À l'intersection suivante, il bifurque à droite et quelques mètres plus loin, pousse une lourde porte qui mène dans une cour intérieure.
Un banc étale ses planches de bois brut à l'ombre d'un arbre au tronc famélique et aux branches squelettiques. Apollinaire trépigne d'être en retard et de devoir attendre. Il s'assoit, puis se relève, piétine les graviers, leur lance des coups de pieds et se rassoit. Il ne remarque pas l'ombre presque immobile qui trace une silhouette féminine sous le banc. Elle frémit quand elle entend la porte grincer, mais résiste à l'envie de crier, ou de s'échapper.
— C'est pas trop tôt !
Apollinaire gueule.
— J'ai cru que j'étais suivi.
La voix, masculine, est un peu éraillée, très sûre d'elle. L'homme d'une cinquantaine d'années qui vient d'entrer dans la cour referme la porte derrière lui, non sans regarder qu'il n'y ait personne qui l'observe.
— Comment ça va ?
Apollinaire rejette la question en se raclant la gorge. Il crache par terre. Sur le talon de l'ombre qui, par réflexe, esquive, juste à temps.
— Pas le temps de se faire des politesses. Tu les as ?
— Oui, t'inquiète.
Il sort de la poche de sa veste élimée un cigare qu'il porte à sa bouche, puis une petite boite d'allumettes. Apollinaire s'impatiente et chasse la fumée que l'autre souffle et que la brise envoie sur son visage. Il fulmine.
— Alors, ces papiers ?
— Du calme, du calme, les voilà, tes papiers. Et le pognon, il est où le pognon ?
Les deux hommes procèdent à l'échange et quelques secondes plus tard, Apollinaire, une enveloppe bleue à la main, se croit de nouveau seul. Il se dirige vers le fond de la cour, passe sous le porche, parcourt un couloir sombre, puis grimpe les marches vers les niveaux supérieurs. Au deuxième étage, il entre dans le premier appartement, vide, et le traverse jusqu'à atteindre une fenêtre qui s'ouvre sur des escaliers de secours. En bas, la terre meuble annonce le désert. Ses dunes ensablées s'étirent vers l'horizon jusqu'à se confondre avec le ciel bleu. Apollinaire rase les murs des bâtisses pour éviter de s'embourber dans le sable et atteint bientôt un petit jardin. L'entrée est gardée par quatre géants tout de noir vêtus.
Un brouillard tourbillonne aussitôt autour d'eux. La terre tremble. Un froid dur comme de l'acier installe une ambiance nauséeuse. Apollinaire disparaît, aspiré par les immeubles qui s'écroulent puis s'effacent sur une plage.
Au loin dans la mer, les vagues dodelinent autour du corps d'Emma et le sel scintille sur ses cheveux blonds. Elle les essore, les gouttes plicploquent dans l'eau. D'un geste de la main, elle chasse l'envie de vomir et l'atmosphère se réchauffe.

Betty confirma et compléta mon rêve. Elle avait craint les créatures qui me terrifiaient et glaçaient mon sang jusque dans ma vie onirique. Elle avait vu Apollinaire sortir des papiers de l'enveloppe. Ils étaient bleu fades et tristes. Elle avait entraperçu le sceau représentant un chat et une salamandre qui s'emberlificotaient et supposa qu'ils étaient officiels. L'un des monstres les avait examinés, impassible, les avait retournés dans tous les sens, avait touché et même reniflé plusieurs fois le sceau sans dire un mot. Puis il avait fait un pas de côté pour laisser passer Apollinaire et son ombre dans laquelle Betty s'était fondue.
Elle aperçut alors au bout d'un chemin de graviers bordés de haies de buisson une racine qui sortait de la terre et s'élevait à hauteur d'homme, se courbait, se nouait, redescendait et serpentait sur deux ou trois mètres à ras du sol. Apollinaire passa au milieu de l'arche qu'elle formait. Des spasmes lui parcoururent tout le corps. Il convulsa trente secondes en silence. Et s'effaça. Sous le regard ébahi de Betty. Elle se faufila sous la racine, mais rien ne se produisit. Peut-être à cause de la perte de son enveloppe corporelle.

Quelques heures plus tard, Maria-Magdalena frappait à la porte d'Apollinaire qui fut surpris de nous revoir. Il nous installa sur un canapé nouveau mais loin d'être neuf. Il sentait une odeur rance de tabac.
— Qu'est-ce qu'il vous faut, les filles ? Un peu d'alcool ? Des cigarettes ? Du chocolat ?
— Des infos.
— J'en ai aussi dans les poches. Qu'est-ce que vous voulez savoir les filles ?
— Je veux voir les papiers qu'on t'a remis hier.
Son visage devint blême l'espace d'une seconde. Il se ressaisit aussitôt.
— Je ne vois pas de quoi tu parles. Maintenant, les filles, j'ai du boulot, si vous voulez bien...
Il se leva et ouvrit la porte. Maria-Magdalena n'eut qu'à tendre la jambe pour la refermer, sans quitter sa place assise.
— Bien sûr que tu vois de quoi je parle. Tu sais, la petite cour intérieure.
— Tu oublies le banc sous l'arbre presque mort, Maria-Magdalena, et le type avec sa veste de vieux prof aigri.
— Je sais pas à quoi vous jouez, les filles, mais j'ai vraiment pas le temps.
Il attrapa le bras de Maria-Magdalena et commença à tirer dessus pour qu'elle se lève. Elle le repoussa d'un coup si sec qu'il fut obligé de la lâcher.
— Écoute, on te veut rien de mal. Ce que tu nous diras restera entre nous.
— Vous allez m'attirer des problèmes. Et je n'aime pas trop ça, les problèmes.
— Nous avons vraiment besoin de savoir, dis-je d'une voix presque mielleuse, un peu trop sucrée au goût de Maria-Magdalena dont je sentis le regard obscur piquer ma bouche.
— Ah oui ? Et pourquoi ça ? Écoutez, les filles, vous n'êtes plus les bienvenues.
— Nous voulons juste savoir comment retourner sur terre pour une mission spéciale qui nous a été confiée. Par le chat et la salamandre.
— Le chat et la... ? Mais comment savez-vous pour le chat et la salamandre ?
Je sortis de ma poche le papier qui me désignait comme « enquêtrice principale », et Maria-Magdalena m'imita et lui présenta son titre de « seconde enquêtrice ». Son visage pâlit et ses yeux s'écarquillèrent.
Sa main glissa sous l'oreiller et en sortit l'enveloppe bleue. Il nous montra le sceau représentant le chat et la salamandre.
— Tout ce que je sais de cette signature, c'est que ça ouvre beaucoup de portes. Ces papiers, ce sont des laissez-passer.
— Pour retourner sur Terre ?
— C'est ça.
— Et tu peux nous les procurer ?
— Les filles, vous voyez, si n'importe qui pouvait les acheter, ça deviendrait n'importe quoi et la porte risquerait de rester fermer pour longtemps. Ce qui ne serait pas bon du tout pour les affaires.
— Ni Maria-Magdalena ni moi ne sommes n'importe qui.
— Et nous ne sommes pas là pour le business, mais pour une mission très spéciale. Et nous paierons le prix qu'il faut. Pour trois laissez-passer.
— Trois ?? Rien que ça ??
— Trois ? Mais nous sommes quatre, Tom, Caleb, toi et moi...
— Trois. Parce que Tom ne risque pas de nous accompagner.
— Bon, les filles, je vais voir ce que je peux faire. Donnez-moi deux jours. Je vous contacterai. À bientôt !

 
Je me lève et m'habille sans un bruit au beau milieu de la nuit. Ma chemise s'est perdue quelque part entre les plis des couvertures. Tant pis. J'enfile mon blouson en cuir à même la peau. Les chaussures à la main pour éviter que les talons claquent sur le parquet, je tâtonne vers la poignée de la porte. Mon sac à main y est encore suspendu. Je sors sans un bruit, sur la pointe des pieds. Les draps bruissent dans le silence ponctué de sirènes d'ambulances qui traversent les volets opaques et le double vitrage. Je me retourne. Une ombre s'éveille sur l'oreiller.
— Lauren...
Comment un murmure peut-il être aussi exaspérant ?
— Je dois filer.
Je chuchote alors que je crierai si je le pouvais. Si seulement j'en avais le cran.
— Reste...
Je déteste quand Lucas me supplie. Dans les ténèbres, je sens son regard endormi se frayer un chemin jusqu'à la porte entrouverte où ma silhouette reste immobile. Ma main se faufile dans mon sac et y cherche les clefs de la voiture accrochées à un violoncelle en argent. Elles sont bien dans la petite poche du milieu, avec le portable et les clefs de mon appartement.
Je lui envoie un « je t'appelle » dans un souffle avant de refermer la porte sur l'un de ses grognements.
Dans l'ascenseur, ma descente étant interminable, je consulte mon téléphone qui m'indique huit appels en absence. Le dernier remonte à une heure à peine.
Emma a tenté de me joindre jusqu'à trois heures du matin.
Dans la rue, le calme est froid comme l'asphalte. Sur le bitume, les lampadaires versent une lumière encore humide de la pluie vespérale. Ma voiture est garée à quelques dizaines de mètres de l'immeuble à la façade délavée et aux balcons fissurés. Je ne rencontre personne, à peine une ombre de chat qui, à ma vue, s'enfuit et se cache sous une camionnette.
Un PV détrempé s'est glissé sous l’essuie-glace. Je réalise que mon ticket de parking a expiré en début d'après-midi. La leçon de violoncelle que j'ai donné à Lucas s'est éternisée des heures durant. Mon violoncelle. Je l'ai oublié dans son appartement. Non. Je vérifie dans le coffre : il n'a jamais quitté la voiture.
Assise au volant, j'appelle ma messagerie. Sept messages. Dans les trois premiers, Emma me demande de la rappeler, puis me supplie dans les suivants, et dans les derniers, le ton monte. Au huitième appel, elle raccroche avant que mon répondeur ne lui propose de s'exprimer après le bip.
Quand je rentrerai aux aurores, elle ne dormira pas. Elle m'attendra affalée dans le canapé, le plaid — ce vieux plaid de grand-mère qu'elle a eu honte de me montrer la première fois mais qui lui tient si chaud, qui nous tient si chaud lorsque, les dimanches après-midi d'hiver et de flemme, nous regardons, blotties l'une contre l'autre, des films en sirotant du chocolat et en grignotant des biscuits à la fleur d'oranger — sur ses genoux et les yeux rouges de colère et d'inquiétude. Elle voudra sortir ses griffes mais elle se sera rongée les ongles toute la nuit. Alors elle ira se coucher sans dire un mot, m'ignorera peut-être, se contentera de me mépriser d'un unique regard. Le lendemain, elle partira, passera quelques jours chez ses parents dans le Sud, m'enverra ses humeurs par texto, puis reviendra, au bout d'une semaine, ou peut-être deux.
La voiture arrive dans mon avenue. Je ralentis à la recherche d'une place, tout en jetant un œil à l'immeuble que je dépasse : le troisième étage est allumé. Elle ne dort pas. Elle m'attend.
J'accélère et je roule le reste de la nuit, épuisée, je quitte la ville et traverse les villages qui s'amincissent au fil des kilomètres, et je ne sais plus où aller, je n'ai pas de parents dans le Sud, aucune chambre de petite fille ne m'attend plus nulle part.

 
— Lauren, réveille-toi !
À peine ouvrai-je l’œil que Maria-Magdalena, qui devait me secouer depuis un moment déjà, me sortit du lit et me força à m'habiller en vitesse. Tom et Caleb nous attendaient dans le couloir, bien décidés à nous accompagner chez Apollinaire. Celui-ci nous avait envoyé un de ses acolytes dès le lever du jour. Il avait frappé à la porte et seul Tom l'avait entendu. Quand il avait vu ce squelette drôlement grognon de bon matin, il avait eu un mouvement de recul, puis lui avait serré les os de la main. Il lui avait raconté une anecdote à propos d'une ombre humaine qu'il avait pris pour un paillasson et avait avoué ne plus s'étonner de rien. Tom lui avait demandé si, à tout hasard, l'ombre ne s'appellerait pas Betty. Le gars avait précisé qu'il n'avait pas eu le temps de lui demander son prénom : elle avait filé avant même qu'il puisse s'excuser.
Maria-Magdalena me pressa.
— Il nous attend, il a nos papiers. Bouge-toi un peu !
Je me coiffai et maquillai en vitesse mes yeux cernés par les rêves qui se bousculaient encore dans ma tête. À côté de moi, Maria-Magdalena avait l'air toute fraîche.
— Comment tu fais, pour être en forme après des nuits pareilles ?
— Après une bonne nuit de sommeil ?
— Et comment peux-tu plaisanter avec ça ?
— C'est dur, mais ce ne sont que des rêves.
— Que des rêves ?! Ils ne te paraissent pas plus réels que de simples rêves ? Tu n'as pas l'impression de revivre chaque nuit, et pour toujours, je ne sais pas moi, la mort de ton frère par exemple ?
Durant une seconde, elle se demanda comment je savais. Puis, quand elle comprit, son visage se ferma et ses yeux se durcirent.
— Dépêche-toi tu veux ? Plus vite on aura ces papiers, plus vite tu seras débarrasser de ses putains de rêves.
Elle quitta la pièce et claqua la porte derrière elle, me laissant seule avec mon mascara et mon rouge à lèvres.

Quand Apollinaire vit Tom et Caleb, il interrogea Maria-Magdalena d'un froncement de sourcil. Elle le tranquillisa par un de ses rares — mais beaux — sourires. Il s'assura que le couloir était vide, et ferma la porte derrière nous. Les présentations faites, Apollinaire s'empara d'un coffret en bois qui dormait au-dessus de l'armoire et en sortit un Havane qu'il alluma et partagea avec nous afin de sceller notre bonne entente dans une fumée et des toux de débutants. Les odeurs de cigare imprégnèrent les murs de la chambre avant même qu'Apollinaire ne cherche sous son lit son carton aux trésors. Il en sortit une enveloppe qu'il tendit à Maria-Magdalena. À l'intérieur, il y avait trois laissez-passer anonymes. Le fameux sceau avec le chat et la salamandre apparaissait en relief argenté en bas de chacun d'entre eux. Des gravures microscopiques raturaient la signature avec discipline. En haut à gauche, un encart blanc attendait diverses informations concernant le titulaire de ces papiers officiels.
— On va les compléter ici. J'ai tout ce qu'il faut.
De l'armoire, non sans y avoir fouillé quelques minutes, il extirpa un drôle de stylo taillé dans une branche d'arbre. Il inscrivit nos noms, prénoms et numéros d'immatriculation, ainsi que nos titres qui l'avaient tant impressionnés lors de notre rencontre précédente. L'encre ressemblait à de la sève brune. La manier mobilisait toute l'attention d'Apollinaire.
— Pourquoi ne vous a-t-on pas donné ces papiers en même temps que vos titres ?
— Je n'ai pas l'impression qu'ils sachent quoi que ce soit de toute cette affaire, ni comment la résoudre.
— Voilà, vos papiers sont prêts. Mais avant que je vous les donne, écoutez-moi attentivement. Le voyage que vous allez faire ne se fera pas sans conséquence si vous ne suivez pas quelques règles à la lettre. Sachez tout d'abord qu'il vous sera impossible de rester plus de quarante huit heures là-bas. Je vous conseille vivement de vous pointer à la porte de départ un quart d'heure avant la fin du délai, pour être sûr de partir à temps. Un départ forcé est très douloureux, je ne vous le conseille même pas. Ensuite, même s'il est très tentant d'aller voir ses proches, c'est formellement interdit. Pensez comme ça peut-être traumatisant pour les personnes qui vous ont enterrées. Je vous raconte même pas la sanction applicable. Alors, retenez-vous, pour leur bien. Et pour le vôtre. Enfin, ne dites rien de votre situation, faites-vous petit. La dernière fois qu'un illuminé qui se prenait pour dieu a fait ce voyage, ça a drôlement foutu la pagaille. Je peux vous dire que quand il est revenu, il s'est bien fait dérouiller. Il a très mal vécu d'être crucifié une seconde fois. Une centaine d'année qu'il est resté clouer sur sa croix, selon la légende.
Il nous donna les papiers non sans avoir répété la règle des quarante-huit heures et nous souhaita bonne chance.
— Voici sur cette carte le lieu de départ. Vous choisirez sur place le lieu d'arrivée. Dernière chose : pour revenir ici, rien de plus simple, il suffit d'emprunter la même porte. 
 
Allongé sur son lit, Tom râla de ne pas pouvoir nous accompagner, tout en nous observant nous préparer pour notre premier voyage qui ne serait qu'un repérage. Caleb troqua son habit de scène contre un Jean délavé et un polo gris qui lui donna un air de Monsieur Tout-le-Monde. C'était un tout autre homme. Il avait soudain perdu une dizaine de centimètre, avait subitement maigri, et une partie de son aura s'était envolée. Son costume de prestidigitateur ne le protégeait plus de la banalité. Maria-Magdalena salua son allure passe-partout : personne ne le reconnaîtrait. Elle lui conseilla de se procurer un blouson car là où nous allions, l'automne était déjà bien avancée. Je lui empruntai une veste en Jean et elle enfila un cuir par-dessus son débardeur blanc. D'un geste savant, elle attacha ses cheveux en chignon et nous fit signe de la suivre. Tom nous salua et Betty dont nous avions encore oublié l'existence murmura un « au revoir » auquel seul Caleb répondit sans sursauter.
Je ressentis la présence des géants bien avant de les apercevoir. Au même moment, Maria-Magdalena frissonna, et Caleb dit une blague dont la chute ne fit rire personne. Leur robe noire me figea. Maria-Magdalena m'attrapa la main et la serra très fort, comme pour me rassurer, comme pour se rassurer elle-même. Les doigts — froids et tremblants — de Caleb enserrèrent mon poignet libre, et tous les trois nous nous avançâmes au rythme de nos respirations trop fortes pour être naturelles. Ils n'étaient désormais plus qu'à quelques mètres, et déjà nous sortions nos laissez-passer. Celui de Caleb lui échappa. Il se baissa pour le ramasser et quand il se releva, il trébucha. Maria-Magdalena l'aida à ne pas tomber et me laissa avancer seule vers les quatre créatures qui gardaient un portillon en fer forgé rouillé. L'une d'elles s'empara du papier bleu que je tendais sans le vouloir et le tritura, le renifla, l'observa durant quelques secondes et me le rendit. Sa toge noire se déporta sur le côté et j'entendis le déclic de la serrure puis les gonds qui grincèrent.
— Où allez-vous ?
La voix était neutre, ni féminine, ni masculine ; je ne pus dire duquel des quatre monstres elle s'éleva.
Le temps de répondre et un chemin s'ouvrit devant moi. Je m'engageai, non sans me retourner pour m'assurer que Caleb et Maria-Magdalena me suivait. Elle tendait son titre d'une main, de l'autre elle me salua et un clin d’œil m'assura que bientôt elle me rejoindrait. La lourde porte se ferma derrière moi. Je lambinai, les doigts en éventail caressant les buissons de part et d'autre du sentier, et mes pas crissaient sur les graviers. Bientôt, la racine m'accueillit tout au bout, tel un serpent qui s'entortillait autour d'un portique invisible.
Je m'y avançai.
Mon corps se retrouva sans force et s'écroula. Avant de m'évanouir, je vis que j'étais encore seule dans l'allée.
Puis plus rien.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire