lundi 29 mai 2017

Trafiquants d'âmes 2-01.02


Elle me traîna jusqu'à notre immeuble, non sans avoir acheté une longue veste toute rapiécée dont elle me couvrit, puis me força à me doucher pour me laver des derniers événements. De retour dans la chambre, bien que réticente mais n'ayant plus de force pour le faire moi-même, je la laissai me démêler les cheveux. Elle me coiffait avec beaucoup d'attention et de délicatesse, sans jamais tirer sur les nombreux nœuds, comme si elle avait l'habitude de coiffer des têtes sensibles, quand, doucement, elle me demanda où j'étais passée durant ces cinq derniers jours. Cinq jours. J'avais disparu pendant cinq jours.
— Je ne sais pas, je ne me souviens de rien. Je... Je me suis réveillée tout à l'heure, malade comme un chien.
— Tu es effectivement dans un sale état, tu devrais te reposer.
— Me reposer ? J'ai l'impression d'avoir dormi des jours entiers.
— Et la robe ? Et les chaussures ? Tu te souviens où tu les as pêchés ?
— Non.
Elle rangea le peigne et la brosse puis s'approcha de la porte. Ma voix la retint. Je ne voulais pas qu'elle parte, qu'elle me laisse seule avec mon absence de souvenir, avec ce vide qui avait rongé cinq jours de mon existence post-mortem.
— Je reviens vite, tu sais. Je pourrais me renseigner pour ta robe, histoire de voir qui te l'a vendue, quand, comment, histoire de recoller les morceaux.
Je lui attrapai le bras, « ne me laisse pas », supplièrent mes ongles dans sa peau.
— Tu as raison, ça peut attendre.
Elle s'installa près de moi, son épaule solide contre la mienne encore fébrile.
— Merci, Maria-Magdalena.
— Tu peux m'appeler Maria.
— J'aime bien, Maria-Magdalena.
Ce n'était pas vrai, mais à ce moment-là, son prénom sentait la vanille comme ses cheveux et avait un goût d'épices, de celles qui vous terrassent quatre grosses brutes en quelques secondes.
— Tu es bien la seule à l'aimer.
Elle me raconta l'histoire de ce prénom que sa grand-mère avait choisi pour la marquer du sceau du péché de ses parents de l'avoir conçue hors mariage, comment ses parents s'étaient mariés en urgence trois mois avant sa naissance, union qu'ils n'avaient jamais regrettée comme s'ils avaient été faits l'un pour l'autre et qu'ils l'avaient su dès le premier regard, comment elle avait été baptisée dès ses premiers cris afin d'échapper de façon certaine aux limbes, et je me laissais happer par sa voix apaisante sans perdre une miette de ses mots, j'en aurais presque oublié les derniers événements, « si elle savait où je suis maintenant ! » rit-elle tout en pointant du doigt le sourire qui naissait au coin de mes lèvres.
La porte s'ouvrit et Caleb apparut. La surprise écarquilla ses sourcils, puis il se jeta sur moi et me serra contre lui un dixième de seconde. Sa main se faufila entre mes cheveux humides, et en sortit une rose qu'il me tendit. Il se tourna vers Maria-Magdalena et lui en offrit une aussi.
— Comme ça, pas de jalouse. Même si toi tu n'as pas disparu depuis des jours.
— Un vrai gentleman,
dit Maria-Magdalena avant de commencer le récit de mon agression et de son sauvetage.
— Tu veux dire que tu as étalé quatre brutes ?
— C'était des loosers. Tu en aurais fait autant.
— Rien n'est moins sûr. Courageux, mais pas téméraire. Comme c'est beau, l'héroïne au service de la princesse, un vrai conte de fée. Et elles se marièrent et eurent beaucoup d'enfants ! Tiens, un bon chocolat chaud, princesse, bien chaud et bien fumant, ça te fera du bien.
Il avait raison, même si mon palais pâteux ne discerna pas bien le goût sucré et douceâtre du cacao.
— Voilà quelque chose qui te fera du bien aussi, princesse !
Il alla chercher dans son sac magique et invisible un petit pot de crème cosmétique et me l'offrit.
Crème anti-cernes et anti-poches. Gentille attention, gentil de l'avoir fait remarquer...
— Mais c'est pour la bonne cause. Crème très efficace, rafraîchissante et très agréable, dixit Madame mon ex-épouse qui ne jurait que par elle et qui m'y convertit. Essaie, tu verras, je ne te dis pas que tu auras bonne mine juste après, mais je t'assure que ça te soulagera.
— Tu as été marié ? Jamais j'aurais cru qu'une femme puisse te supporter !
Maria-Magdalena rit, tandis que je tartinais mes cernes de la crème, douce et fraîche comme une goutte de pluie en été.
— Oh, elle n'avait à me supporter que six mois par an, vu que j'étais en tournée le reste du temps. Mais c'était tout de même trop pour elle, apparemment. Notre mariage n'a pas tenu plus de deux ans. Mais dis donc Maria, puisque tu sais tout de moi maintenant, si on parlait de toi ? Combien de temps a-t-on pu supporter ton sale caractère ?
— Huit ans et cinq mois, à temps plein, contrairement à toi !
Ils rirent ; je ris avec eux, souris aux plaisanteries de Caleb, applaudis ses tours de passe-passe qu'il saupoudrait d'une pointe de poésie pour en concocter de la magie. Même Maria-Magdalena, d'habitude si tendue, avait baissé sa garde et riait sans retenue.
— On s'amuse bien, à ce que je vois !
Tom que personne n'entendit entrer colla un sourire à ses maxillaires. Il me regarda, prêt à poser encore les mêmes questions, mais Maria-Magdalena hocha la tête de gauche à droite, « on en reparle plus tard, la journée fut dure pour elle », lui dit-elle en silence. Il se joignit à nous. Caleb proposa un jeu de cartes et nous jouâmes à la belote jusqu'à ce que la nuit nous surprenne et nous mette au lit.

Mes yeux fixaient le plafond perdu dans l'obscurité. Sous la couette, mes jambes tremblaient, se croisaient, se décroisaient. Impossible de dormir. Caleb ronflait, et Maria-Magdalena sifflait du nez tandis que Tom grinçait des dents. Je me levai et me postai devant la fenêtre. Le désert était calme et gris. Les ombres des dunes dansaient dans le vent et glissaient vers l'horizon qui se confondait avec le ciel vide. J'eus soudain très soif, comme si ma bouche s'était desséchée en l'espace d'une seconde, mais il n'y avait rien d'autre à boire dans la chambre que le whisky de Caleb. Je sortis et traversai le couloir vide et sombre jusqu'à la salle de bain. Là non plus il n'y avait pas de lumière. A tâtons, j'ouvris un robinet et bus des litres d'eau aussi plate et sans goût que de la pluie. Ma bouche restait sèche. Je fis couler l'eau d'une douche, me déshabillai, me glissai et pleurai pendant des heures sous le jet brûlant qui laissa des traces rouges sur ma peau.
Calmée, je rejoignis la chambre en silence.
Le sommeil ne vint toujours pas. Mon corps était moins agité, mais mes yeux refusaient de rester fermés, comme si mes pupilles dilatées étaient un obstacle à mes paupières. La nuit n'avançait pas. J'écoutais les ronflements de Caleb qui rythmaient la respiration de Maria-Magdalena tout en suivant la cadence des grincements de Tom, et je ne dormais toujours pas.
Quelque chose sauta sur mon lit et s'approcha de moi dans le noir. Je reconnus le pas aérien du chat qui s'enfonçait sur la couette moelleuse. Mon bras se tendit pour le caresser, mais ma main toucha un corps froid et gluant : la salamandre se tortillait autour du félin et grimpa sur son dos et sur sa tête. Puis le chat descendit du lit et sauta sur le rebord de la fenêtre. Le bond qu'il fit ensuite, vers le ciel, vers le désert, vers le sol si loin et si dur, m'arracha un petit cri. Je me précipitai et me penchai toujours plus pour ne pas le quitter des yeux alors qu'il tombait dans le vide quand le vide m'arracha de la fenêtre et happa mon corps dans une longue chute de trente-six étages durant laquelle ma bouche s'ouvrit pour hurler sans émettre le moindre son.
« Miaou ! Alors ma toute belle, on s'égare ? »
Le chat faisait des loopings tandis que la salamandre flottait dans l'air comme une plume. Une plume bleue.
« Ma toute belle, et puis quoi encore ! Pauvre petite conne oui ! »
Un coup de patte envoya valdinguer la salamandre qui manqua s'écraser contre le mur de l'immeuble. Je ne tombai pas aussi vite que je l'aurais imaginé, même si mon corps était inéluctablement attiré par le sol qui s'approchait. Pour ne pas le regarder, je me retournai quand une chambre allumée invita mes yeux à rentrer par la fenêtre. Deux hommes discutaient debout, l'un me présentait son dos et l'autre son visage blond. Ils s'échangeaient une bouteille en verre contre une poignée de grosses graines. J'en oubliai de tomber.
— Fais attention avec ça, dit l'homme blond qui gardait la bouteille à la main
— T'inquiète, on veut juste s'amuser, lui répondit l'homme de dos.
— Tout le monde ne supporte pas ça, c'est pas pour rien qu'on fait des tests avant.
— On veut juste -
— Ok, tu veux juste t'amuser, mais vas-y doucement.
L'homme blond donna la bouteille à l'homme de dos qui portait un débardeur blanc sur un Jean bleu foncé. Sur son bras musclé, était tatoué un Smith & Wesson. Il sortit, et j'entraperçus derrière la porte qui attendait dans le couloir une silhouette étrangement familière : elle avait mis le grappin sur le Robert Mitchum de supermarché.
« Pauvre petite conne ! »
Juste avant de s'écraser sur le sol la salamandre tira sur une ficelle qui apparut à son flanc, et un minuscule parachute la projeta un mètre plus haut. Elle se balança alors tranquillement au bout et se roula les pouces en attendant l'atterrissage.
« Hélas, je ne peux pas la contredire, ma toute belle, j'ai l'impression que nous avons misé sur le mauvais cheval ! Mais avions-nous seulement le choix ? »
Le chat retomba sur ses pattes et en un mouvement leste il s'éloigna dans le désert.
Je m'écrasai sur mon lit et me réveillai en nage sous la couette.
Dans la chambre, il n'y avait que Maria-Magdalena. Elle était allongée sur son lit et lisait son recueil de poèmes.
— Eh bien, tu m'as l'air d'avoir bien dormi. Et longtemps ! Tu vas mieux ?
— Pas vraiment non. Vaseuse. Les yeux qui piquent. Le crâne comme si on l'avait frappé à coup de marteau. Tu ne travailles pas aujourd'hui ?
— Faut bien quelqu'un pour veiller sur toi, puisque tu ne sais pas le faire toi-même.
Légère pointe de reproche dans sa voix qui se faufila jusque dans mes oreilles encore compressées par ma chute.
— Mais les commerçants se débrouilleront bien sans moi.
Un clin d’œil – amical, complice, charmeur, les trois à la fois ? – m'incita à lui raconter mon rêve. Intéressée, elle se leva pour ranger son recueil de poésie sur son étagère, puis fit quelques pas dans la chambre, les mains dans les poches, les sourcils pensifs.
— Qu'est-ce que tu foutais avec cet abruti de « Mitchum », comme tu l'appelles ? Laisse tomber, je suis pas sûre d'avoir envie de le savoir.
Elle ricana puis recommença à faire des allers-retours, de la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre, ses cheveux perdant dans son sillage des molécules de vanille qu'ils se réappropriaient dès qu'elle faisait le trajet inverse. Sans doute réfléchissait-elle. Ses sourcils étaient ponctués de points d'interrogation, deux petites rides au milieu de son regard intense qui avala comme un trou noir tout ce qui l'entourait ; les chaises, les tables, les lits, l'armoire, la fenêtre, la porte, les murs. Moi. Plus rien n'existait autour d'elle. Puis son regard se jeta sur moi, presque brutal, soudain lumineux.
— Pourquoi tu étais habillée avec cette robe hier ?
— Je n'ai pas eu le choix. Je n'ai trouvé que ça. Et j'étais la première étonnée.
Elle s'assit près de moi et ses yeux noirs se plantèrent dans les miens et ne les lâchèrent plus.
— Tu les as trouvé où, ces vêtements ?
— Dans une chambre, je ne sais même plus où, beaucoup plus bas que le marché noir. Je me suis réveillée, seule, perdue au milieu d'un grand lit.
— Faut pas chercher plus loin ce que tu foutais avec l'autre abruti.
— Mais je ne m'en souviens même pas.
— Pour moi, c'est très simple ; il a acheté une bouteille, vous avez bu et vous vous êtes envoyés en l'air.
Elle s'amusait beaucoup.
— Non, c'est impossible, ce n'est pas mon genre de boire et de m'en rendre malade. En plus de trente ans d'existence, je n'ai jamais pris une cuite.
— Je te l'ai dit, y a de quoi devenir marteau ici, et tu serais pas la première à péter les plombs.
— Je t'assure, il y a quelque chose qui cloche. Je suis persuadée qu'il y a autre chose. La nuit dernière, j'ai mis longtemps à m'endormir ; l'alcool n'empêche pas le sommeil de nous tomber dessus, non ?
— C'est bizarre. Le seul moyen de connaître la vérité, c'est de retrouver l'autre abruti.

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